Décor-neige.fr : la neige trésor de l'imaginaire

Pour mieux illustrer notre propos sur la force que représente la neige dans nos imaginations et nos mémoires parfois enfouies nous vous présentons un superbe texte de Marcel Arland qui la décrit tombant sur un village de Haute-Marne.

Marcel Arland qui, très jeune, a perdu son père se souvient de son enfance paysanne dans un village de Haute-Marne.

"On s'enfonçait dans l'hiver. Prendrait-il jamais fin ? C'était la neige, le ciel bas sur les toits, le vent qui grandissait à l'approche du soir; et c'était un village coupé du monde, n'importe, un monde à lui seul, où l'on marchait à pas prudents, où les voix sonnaient bizarrement, un monde où de nouveau il fallait apprendre à vivre.

Nous courions au saut du lit jusqu'à la fenêtre de la cuisine. La neige était encore là, un peu bleuie par le matin, si dense que dès l'angélus le triangle d'un traîneau devait ouvrir un pas­sage dans la rue. Nous partions quand sonnait la demie de sept heures, emmitouflés dans nos passe-montagnes, le capuchon de notre pèlerine rabattu sur le nez. On marche et l'on n'entend point le bruit des. pas on se sent marcher. On suit un long couloir; le nez brûle, les doigts se recroquevillent dans les mitaines. On cogne de la tête dans une jupe qui ne sent plus l'étable ni la sueur.

Un gros poêle ronfle dans la salle de classe et l'on entend craquer son long tuyau. Entre l'église et l'école le couloir reste muet. La cour, les arbres, le hangar, tout est blanc autour de nous qui seuls paraissons terreux. Parfois l'un de nous chuchote :

Un coup de vent fait grincer la girouette de la mairie, siffle sous la grande porte jusqu'à la salle du cadastre , puis se perd vers les combles. Je baisse un peu la tête et creuse le ventre : il me semble que le vent pénètre en moi et avec lui, dans cette salle surchauffée, tout le bel et sauvage hiver. Quand il s'apaise, c'est un silence à crier, un silence qui dure et nous déconcerte; nous levons les yeux et nous regardons, vaguement inquiets, souriants.

Ces heures de classe étaient les meilleures de l'année. Les images et les mots des livres y prenaient une soudaine réalité.

— Écrivez votre sujet de rédaction.

On entendait un froissement de pages; les pieds raclaient le plancher. Puis la .voix grave, précise, mais vite essoufflée :

L'hiver est là, à deux pas de nous, parfait et si pur que nous n'osons plus le regarder. Il faut se lancer, tête basse. « Dimanche dernier, après déjeuner : — Marcel, me dit mon père, veux-tu que nous allions faire un tour dans les champs ? »

C'est un procédé, un mensonge; mais c'est la règle, et M. Lévêque goûtera la vivacité de mon début. Voici enfin nos premiers pas dans la neige; je suis sauvé. Il me semble que cette neige, dès l'instant que je l'ai nommée, existe et me glace et me réjouit. En venant à l'école, je ne m'entendais pas marcher. Inconscient ! Quand le pied s'appuie, une plainte s'élève, la plus légère qui soit au monde; et avant même qu'il s'enfonce, il y a une sorte de bruit. Il se peut qu'on parvienne mal à l'entendre : on ne croit point entendre les pas d'un chat et pourtant, sans le voir, je sais qu'il s'approche.

Un plumier tombe. M. Levêque se lève, fait quelques pas dans la salle, s'arrête, étire sans bruit ses petits bras. La buée ruisselle aux carreaux. « Vois-tu, me dit alors mon père, ces champs qui semblent morts ne le sont point... »

Je me trouvais gêné, à mes premiers devoirs, d'évoquer une présence, de faire entendre une voix que j'avais à peine connues. Qu'aurait dit, qu'aurait fait mon père ? Les paroles que je lui prêtais ne le trahissaient-elles pas ? Mais on lut mes devoirs sans sourire, d'une voix qui leur donnait un instant l'étrange existence des livres. Je me dis confusément que j'avais à parler pour deux."

Marcel ARLAND
Terre natale Éd. Gallimard

la neige sur un village en haute Marne

 

Décor-neige : album de réalisations